- Dinorah 01
- Alice 02
- Blaise 03
- Daoud 04
- Bato 05
- Aichatou 06
- Niloo 07
- Dijana 08
- Rejeb 09
- Itay 10
Bleu de mémoire
Cyanotype sur papier, 2025
Inspirée du récit d’Alice, cette œuvre interroge la mémoire intime et transmise à travers les
gestes du quotidien, les silences de l’exil et les marques invisibles laissées par l’histoire.
Le choix du cyanotype, avec sa teinte bleue caractéristique, évoque la profondeur des
souvenirs et ce qui persiste, en creux, dans les interstices du récit. Les fleurs de cartame,
cultivées pour leurs usages médicinaux et teinturiaux, symbolisent à la fois la douceur et la
résistance — une mémoire qui soigne autant qu’elle révèle.
En l’absence de la fleur de goyave — évoquée par Alice comme un souvenir d’enfance empreint
de chaleur et de douceur — le cartame devient substitut poétique : une fleur modeste mais
lumineuse, chargée d’affect, comme un écho visuel à ce qui demeure.
Bleu de mémoire tente de traduire l’indicible : ce qu’on emporte malgré soi, ce qui se transmet
sans être dit, et ce qui, par la poésie de l’image, devient partageable.
Biographie
Lawrence Fafard (iel/il), établi à Montréal, est artiste multidisciplinaire autodidacte et
photographe. Sa pratique a été diffusée sur diverses plateformes et médias tels que Radio
Canada, lapresse+, Le Devoir Magazine et le magazine Lez spread the word entre autres. Iel a
collaboré avec Kee Avil pour la création du visuel de son album, qui à été nominé au prix Junos
2023 dans la catégorie graphisme de l’année, avec Caroline Dawson et Jean Paul Daoust pour
la Revue Lettres Québécoises ainsi qu’avec différent.e.s créateurs et créatrices tel.les que Klô
Pelgag, Helena Deland et Anaïs Barbeau-Lavalette. Son travail a également été présenté au
Centre PHI pour l’événement Dress to succeed : Party de bureau (2018), à l’Usine C dans le
cadre de Nice try (2020).
Iel à également autoproduit plusieurs projets, comprenant des expositions, une publication
photographique intitulée Nos Corps (2019) et un livre d’artiste retraçant son parcours artistique,
personnel et identitaire prévu pour une sortie en 2024.
Démarche artistique
Lawrence Fafard (iel/il), artiste multidisciplinaire, réside et travaille à Montréal. Sa pratique
aborde les convergences entre le fantastique et le réel à travers une déconstruction du médium
photographique et la création de nouveaux récits visuels. Témoignant d’un dialogue continu sur
l’identité de genre, son travail s’engage également dans une réflexion sur la nécessité d’un
sentiment de communauté plus affirmé.
Ses œuvres interrogent la façon dont les histoires personnelles et collectives peuvent donner
naissance à de nouvelles configurations narratives. Cette recherche s’exprime à travers des
formes de créations hybrides usant de procédés d’impressions, réimpression, superposition,
rapièce ments, collage, procédés chimiques, déchirures, coupures, supperpositions et
transformations qui révèlent des couches et dimensions cachées.
Ces expérimentations évoquent l’imaginaire tout en considérant le monde des rêves comme un
lieu d’émergence active de désir et de transformation politique, plutôt que comme un endroit de
réflexion passive et inconsciente. Chaque image créée est ainsi imprégnée par la volonté de
transcender certaines limites normatives et de participer activement à générer un art servant à
la représentation des individus marginalisés.
À l’écoute du témoignage de Blaise Ndala, des images de paysages typés et contrastés sont venues se combiner dans mon esprit, de façon surréelle : les étendues vertes du Congo ont soudain accueilli un pin hivernal canadien, un cours d’eau a étrangement pris la forme du symbole des droits de l’homme, figurant alors les ailes qui ont mis Blaise en mouvement tout au long de sa vie, aussi bien à travers ses envols que ses retours au sol.
Dans cette composition intitulée « Les cinq doigts de l’aile », j’ai souhaité évoquer la prégnance du sentiment d’ entre-deux qui se dégage de toute expérience migratoire et de celle de Blaise en particulier. Dans ce paysage, j’ai également voulu traduire cette sensation par une question : quelle est la nature de l’image que nous voyons ? Où sommes-nous exactement ? En créant une maquette de paysage qui allait devenir mon modèle photographique, je me fixais comme objectif de provoquer cette impression d’inquiétante étrangeté, si fortement attachée à l’expérience de la migration.
Olivier Bodart
Olivier Bodart est un artiste visuel et un auteur franco-canadien né près de Paris en 1971. Son travail artistique et littéraire aborde des thèmes liés à l’environnement, à la question du « domicile » ainsi qu’à l’expérience migratoire. Ses livres sont publiés en France aux éditions Inculte et ses œuvres plastiques ont été exposées aux États-Unis et au Canada. Il vit et travaille à Ottawa. (www.olivierbodart.com)
Titre de l’œuvre : Voir devant, 2025
Il est de ces visages qu’on choisit de ne pas montrer. Non pas pour les dissimuler, mais parce qu’ils parlent plus fort lorsqu’ils se dérobent. La photographie que je présente dans le cadre du projet Translations est celle d’un garçon vu de dos, en noir et blanc. Une nuque offerte à la lumière, un grain prononcé, une image trouble. Elle pourrait dater d’hier ou d’il y a vingt ans. C’est une image intemporelle, comme un souvenir dont le cadre s’est effacé.
J’ai été invitée à entrer en dialogue avec l’histoire de Daoud, un homme libanais arrivé au Québec à l’âge de huit ans. Aujourd’hui adulte, il porte encore en lui les traces de la guerre, du départ, de la cassure. Et pourtant, il sent qu’il regarde de moins en moins en arrière. Dans sa voix, il y a quelque chose de calme, une maturité née de l’exil, de l’arrachement, mais aussi de l’acceptation de soi.
Ce garçon de dos, c’est peut-être Daoud enfant. Ou peut-être un autre. Un archétype de tous ceux et celles qui ont dû quitter un jour un lieu, un chez-soi encore en train de les façonner. Ce dos tourné devient un geste ambivalent : fuite, résistance, pudeur ? Cette tension entre le visible et l’invisible traverse ma pratique photographique. Je m’intéresse aux corps absents, aux détails qui suggèrent plutôt qu’ils n’imposent, aux textures et aux fissures de la mémoire. Ici, le grain de l’image agit comme un voile ou une distance émotionnelle. Il parle de l’effort pour se souvenir, mais aussi de celui qu’il faut parfois pour s’éloigner.
Mon travail cherche souvent à interroger l’intime, ce qui échappe aux mots, mais s’exprime dans les détails, le flou, les plis, la peau. Cette nuque, c’est pour moi convoquer le passé sans le figer. C’est traduire, à ma manière, le parcours de Daoud : non dans son entièreté, mais dans un instant suspendu où se côtoient le poids de l’histoire et un souffle de liberté retrouvée.
Translations est un projet de voix, de récits incarnés. Ma photographie cherche à prolonger cette écoute dans le silence. Elle ne raconte pas, elle laisse deviner. Elle invite à réfléchir à ce que signifie partir, à ce que cela coûte de devenir soi dans un autre lieu, une autre langue, un autre corps parfois.
Ce garçon de dos, c’est peut-être chacun de nous. À cet instant précis où l’on se retourne une dernière fois, juste avant de regarder devant.
MAUDE ARSENAULT
Maude Arsenault (b.1973, Québec) est une artiste multidisciplinaire qui s’intéresse à la représentation des corps féminins et leurs espaces. Elle explore à partir de l’image, le collage, la sculpture et l’installation. Ce faisant, ses projets déploient des espaces du corps inattendus, dans une perspective d’autodétermination pour les femmes. Maude a réalisé des expositions et résidences au Canada, en Europe, au Japon et aux États-Unis. Elle a publié deux livres photographiques, Entangled (2020) et Resurfacing (2023) avec l’éditeur DeadbeatClub (L.A). L’artiste a remporté le grand prix Hariban Award au Japon en 2020 et en 2024 a fait partie de la liste des nommées pour le prix Leica Oskar Barnack. Maude est titulaire d’un certificat en histoire de l’art et d’une maîtrise en arts visuels et médiatiques de l’Université du Québec à Montréal. L’artiste est également récipiendaire de la Bourse Bronfman 2023, de la bourse Y. L. Bombardier 2021, et de plusieurs bourses des Conseils des arts du Québec et du Canada.
LE LAC
À l’écoute du témoignage de Bato, j’ai été très ému par l’anecdote des lacs. C’est vrai que nous vivons au pays des millions de lacs. Et un lac, au milieu de la forêt boréale, c’est un lieu de paix. Un lieu où le temps se suspend, où la nature panse nos blessures. Il me fallait un lac. Lorsque j’ai trouvé celui-ci avec l’urubu cyclopéen mécanique, il y avait l’odeur des épinettes noires. Ce n’est toutefois que de retour chez moi que j’ai saisi toute l’ampleur de ce que mon objectif avait capté. En retournant la photographie, je fus stupéfait : le lac était aussi un ciel étoilé dans lequel nous pouvions plonger et nous perdre. Une image, un lieu, deux mondes. En immigrant, nous devenons dorénavant d’ailleurs et d’ici. Mais nous ne sommes également plus tout à fait d’ailleurs et pas tout à fait d’ici. Deux mondes. Un ciel, un lac; le jour, la nuit; l’infini dans un miroir.
MÉRIOL LEHMANN
Originaire de Suisse, mais résidant au Québec depuis plus de 40 ans, Mériol Lehmann est un artiste-chercheur qui utilise principalement la photographie, l’art sonore et les arts médiatiques. Après avoir consacré ses travaux à une approche systémique du territoire et aux représentations de la ruralité contemporaine, il s’intéresse désormais aux modernités alternatives qui repensent notre rapport au vivant dans le contexte des crises écologiques.
La réalisation de cette image est inspirée des thèmes de la migration et des mémoires transmises lors du départ, ou de retour, à un pays étranger. Cet objet, offert avant mon retour à Montréal par mes grand-parents au Vietnam, est symboliquement mis entre la maison familiale et l’extérieur. Comment décrit-on un espace sans référence? Comment explorons-nous notre identité fragmentée par plusieurs différentes expériences vécues? Afin d’explorer les questionnements du sentiment du chez-soi en tant qu’immigré(e), ce simple cadeau nous rappelle les souvenirs qui ont été transmis et qui m’ont suivi à travers les océans. Le concept du chez-soi va au-delà de l’apparence de surface ou de l’environnement physique qui nous entoure. Tout comme Aichatou dans son histoire, j’exprime que mon identité est constamment fluide et en mouvement grâce aux partages intergénérationnels et aux souvenirs du passé.
Quang Hai Nguyen est un(e) photographe Vietnamien(ne) qui vit et travaille à Tiohtià:ke/Mooniyang/Montréal. Enracinée dans les mémoires transmises à travers les générations, sa pratique artistique navigue entre les barrières émotionnelles et culturelles au sein de la diaspora vietnamienne. Obtenant un baccalauréat en beaux-arts avec distinction à l’université Concordia, ses œuvres ont été présentées dans de nombreuses expositions collectives, notamment lors de la 5e édition d’Artch, à la 27e édition du Festival Accès Asie et à l’exposition annuelle à la galerie FOFA.
La gaieté qui émanait de la voix de Niloo m’a véritablement saisie lors de ma toute première écoute de l’épisode qui lui est consacré. Son intonation présentait un prodigieux contraste avec la dureté de l’Iran qu’elle venait de quitter. J’y ai perçu une admirable joie de vivre incarnée par la description de son attachement aux agrumes et aux plantes, parmi lesquels j’ai immédiatement imaginé la photographier. Au printemps, notre rencontre à Ottawa, où elle venait de s’installer avec son amoureux, fut enveloppée de profondes discussions bilingues autour d’une tisane de fleurs d’oranger. Devant la lentille de mon Polaroid, j’ai fait poser Niloo au cœur de son salon, dans un écrin d’oranges et de végétaux, éléments photogéniques et pleins de sens qui contribuaient à dissimuler son visage – comme elle me l’avait demandé pour des raisons politiques évidentes – mais qui composaient surtout un refuge bienveillant et protecteur, à l’image de sa lumineuse voix.
SARAH SEENÉ
Sarah Seené est une photographe et cinéaste française basée à Montréal (Tiohtià:ke) depuis 9 ans. Elle explore les médiums analogiques et est particulièrement attachée au développement à la main, aux expérimentations et au travail sur l’émulsion de la pellicule. Son travail puise son essence dans l’exploration du corps et de l’intime pour donner à voir des œuvres sensibles, poétiques et délicates en relation avec l’humain afin de mettre en lumière les personnes marginalisées.
Ce n’est pas l’histoire d’un départ. C’est celle d’un tiraillement. Entre deux langues, deux
continents, deux versions de soi. En écoutant Dijana, ce qui m’a frappée, ce n’était pas seulement ce qu’elle disait, mais
ce qu’elle cherchait à nommer – sans toujours y parvenir. La nostalgie, le refus del’étiquette “immigrante”, l’épuisement d’exister entre deux mondes. Et cette sensation de ne jamais être tout à fait là où on est.
Alors j’ai voulu créer une image qui ne tranche pas. Qui garde cette ambiguïté vivante. Une femme tient devant elle une plante, les racines à nu. Elle cache son visage, ou peut être le révèle autrement. Elle porte en elle une terre qu’elle n’habite plus. Les racines ne
sont pas mortes. Elles résistent. Même arrachées.
L’autre main est levée. Elle fait signe. On ne sait pas si elle part ou si elle revient. Une corde l’attache – légère mais réelle. Comme les liens qu’on garde malgré soi. Avec le pays qu’on a quitté, avec la langue qu’on n’a pas réussi à transmettre à ses enfants.
Au bas de la photographie, un voile bleu traverse l’image. C’est l’océan, oui. Mais aussi le temps. L’épaisseur de ce qu’on ne dit pas. Le passage, sans fin, d’une identité à l’autre.
Ce n’est pas une mise en scène. C’est une tentative de saisir, par le corps, l’émotion de ce qu’on ne peut pas vraiment dire : l’exil intérieur. La transformation. Le flottement.
KIRSTEN FENTON
Kirsten Fenton est une photographe d’art dont l’œuvre explore la beauté silencieuse de la nature et la présence expressive du corps humain. D’abord marquée par une longue période d’autoportraits, sa pratique photographique devient un espace de réflexion intime et de résilience.
Son parcours artistique l’a menée à travailler aux États-Unis, au Canada et en Amérique du Sud. Ses œuvres ont été exposées aux États-Unis ainsi qu’en Europe.
À travers une esthétique épurée et profondément sensible, Kirsten Fenton compose des images où se croisent vulnérabilité, force et poésie visuelle.
A ma première écoute du récit de Rejeb, ce qui m’a frappé est la grande liberté qui se dégage de son itinéraire de vie. Malgré, et probablement grâce à un début de vie difficile, Rejeb a su choisir ce qui lui permettait de survivre mais aussi de s’épanouir. Cette grande force m’a conduit a vouloir exprimer cette étincelle puissante qui semble l’animer à chaque étape de son parcours. L’image de l’électron libre s’est alors imposée à moi. Je souhaitais trouver une source de lumière forte très contrastée sur un fond plus sombre évoquant les nombreux obstacles rencontrés pour forger son bonheur. J’ai choisi comme toile de fond d’utiliser l’eau et le bois, évoqués par sa grand-mère et centraux dans sa vie là-bas et ici, mais aussi sources de son métier d’ébéniste. Le récit, les souvenirs, l’histoire personnelle qu’on se raconte se transformant sans cesse, je voulais des contours flous, incertains et mouvants, d’où l’idée des reflets des branches pour suggérer une certaine fluidité. En dernier lieu, les branches ressemblent plutôt à des racines que Rejeb a, je pense, su créer en s’épanouissant au Québec.
FRANCK LE COROLLER
Originaire de France, Franck Le Coroller vit à Montréal depuis 1999. La photographie argentique en noir et blanc (prise de vue et tirage) a été son éveil à la production d’images. Tout en continuant à flâner pour capturer un peu de vie, l’anthropologie lui a permis de comprendre autrement l’être humain. Il combine désormais ces deux regards et est depuis une douzaine d’années caméraman et directeur de la photographie en documentaire. Il a le grand privilège de mettre en image la vie des gens dont il croise la route, une chance inouïe.
J’ai écouté le récit d’Itay plusieurs fois et laissé venir les images. Sont apparus des sacs de linge plié, remplacés par des espaces à vider et la vision du transport s’est imposée. Partir, fuir, quitter, immigrer, d’accord, mais comment ? Dans mes archives, j’ai rencontré, oubliées à l’intérieur d’une enveloppe rose, quatre tirages qui attendaient leur translation. Une carte postale caricaturant Landscape with a footbridge de Jacob Van Ruisdel – on y aperçoit un écuyer et sa monture -, postée le funeste 13 novembre 2015 avec écrit derrière : « Grosses bises de New York, à très vite, Raphael & Olivier. » Un autoportrait, assis pensif devant la peinture à finir avant de déserter mon atelier parisien et m’évader à Tanger, 30 juin 2006, jour de mes 30 ans. Une publicité Century 21 qui utilise une photographie signée LL de l’avenue de Clichy (Paris XVIIe) avec charrette, voiture et autobus à deux étages, ironiquement datée de 1543. Et un portrait de mon père, photographié par un amateur anonyme, s’apprêtant à fêter ses 70 ans au volant du bolide de ses rêves sur le circuit de Magni-Cours, morbide 14 juillet 2016, avec au verso les mots de sa main tremblante : « Fortes sensations, Ferrari 458, 570 chevaux, plein les mirettes, bises et merci. » Lui, je ne le reverrai jamais. Comme tout ce que j’ai abandonné pour survivre.
BENOÎT ERWANN
Photographe, peintre et écrivain, Benoît Erwann poursuit les images manquantes, traque les béances du temps, de la chambre noire à la chambre claire, questionne l’errance des psychés et des clichés de nos traversées sans frontières. Après Varanasi, Paris, New York, Tanger et Mexico, il vit et travaille entre la France et le Québec.