J’ai écouté le récit d’Itay plusieurs fois et laissé venir les images. Sont apparus des sacs de linge plié, remplacés par des espaces à vider et la vision du transport s’est imposée. Partir, fuir, quitter, immigrer, d’accord, mais comment ? Dans mes archives, j’ai rencontré, oubliées à l’intérieur d’une enveloppe rose, quatre tirages qui attendaient leur translation. Une carte postale caricaturant Landscape with a footbridge de Jacob Van Ruisdel – on y aperçoit un écuyer et sa monture -, postée le funeste 13 novembre 2015 avec écrit derrière : « Grosses bises de New York, à très vite, Raphael & Olivier. » Un autoportrait, assis pensif devant la peinture à finir avant de déserter mon atelier parisien et m’évader à Tanger, 30 juin 2006, jour de mes 30 ans. Une publicité Century 21 qui utilise une photographie signée LL de l’avenue de Clichy (Paris XVIIe) avec charrette, voiture et autobus à deux étages, ironiquement datée de 1543. Et un portrait de mon père, photographié par un amateur anonyme, s’apprêtant à fêter ses 70 ans au volant du bolide de ses rêves sur le circuit de Magni-Cours, morbide 14 juillet 2016, avec au verso les mots de sa main tremblante : « Fortes sensations, Ferrari 458, 570 chevaux, plein les mirettes, bises et merci. » Lui, je ne le reverrai jamais. Comme tout ce que j’ai abandonné pour survivre.
BENOÎT ERWANN
Photographe, peintre et écrivain, Benoît Erwann poursuit les images manquantes, traque les béances du temps, de la chambre noire à la chambre claire, questionne l’errance des psychés et des clichés de nos traversées sans frontières. Après Varanasi, Paris, New York, Tanger et Mexico, il vit et travaille entre la France et le Québec.