Titre de l’œuvre : Voir devant, 2025
Il est de ces visages qu’on choisit de ne pas montrer. Non pas pour les dissimuler, mais parce qu’ils parlent plus fort lorsqu’ils se dérobent. La photographie que je présente dans le cadre du projet Translations est celle d’un garçon vu de dos, en noir et blanc. Une nuque offerte à la lumière, un grain prononcé, une image trouble. Elle pourrait dater d’hier ou d’il y a vingt ans. C’est une image intemporelle, comme un souvenir dont le cadre s’est effacé.
J’ai été invitée à entrer en dialogue avec l’histoire de Daoud, un homme libanais arrivé au Québec à l’âge de huit ans. Aujourd’hui adulte, il porte encore en lui les traces de la guerre, du départ, de la cassure. Et pourtant, il sent qu’il regarde de moins en moins en arrière. Dans sa voix, il y a quelque chose de calme, une maturité née de l’exil, de l’arrachement, mais aussi de l’acceptation de soi.
Ce garçon de dos, c’est peut-être Daoud enfant. Ou peut-être un autre. Un archétype de tous ceux et celles qui ont dû quitter un jour un lieu, un chez-soi encore en train de les façonner. Ce dos tourné devient un geste ambivalent : fuite, résistance, pudeur ? Cette tension entre le visible et l’invisible traverse ma pratique photographique. Je m’intéresse aux corps absents, aux détails qui suggèrent plutôt qu’ils n’imposent, aux textures et aux fissures de la mémoire. Ici, le grain de l’image agit comme un voile ou une distance émotionnelle. Il parle de l’effort pour se souvenir, mais aussi de celui qu’il faut parfois pour s’éloigner.
Mon travail cherche souvent à interroger l’intime, ce qui échappe aux mots, mais s’exprime dans les détails, le flou, les plis, la peau. Cette nuque, c’est pour moi convoquer le passé sans le figer. C’est traduire, à ma manière, le parcours de Daoud : non dans son entièreté, mais dans un instant suspendu où se côtoient le poids de l’histoire et un souffle de liberté retrouvée.
Translations est un projet de voix, de récits incarnés. Ma photographie cherche à prolonger cette écoute dans le silence. Elle ne raconte pas, elle laisse deviner. Elle invite à réfléchir à ce que signifie partir, à ce que cela coûte de devenir soi dans un autre lieu, une autre langue, un autre corps parfois.
Ce garçon de dos, c’est peut-être chacun de nous. À cet instant précis où l’on se retourne une dernière fois, juste avant de regarder devant.
MAUDE ARSENAULT
Maude Arsenault (b.1973, Québec) est une artiste multidisciplinaire qui s’intéresse à la représentation des corps féminins et leurs espaces. Elle explore à partir de l’image, le collage, la sculpture et l’installation. Ce faisant, ses projets déploient des espaces du corps inattendus, dans une perspective d’autodétermination pour les femmes. Maude a réalisé des expositions et résidences au Canada, en Europe, au Japon et aux États-Unis. Elle a publié deux livres photographiques, Entangled (2020) et Resurfacing (2023) avec l’éditeur DeadbeatClub (L.A). L’artiste a remporté le grand prix Hariban Award au Japon en 2020 et en 2024 a fait partie de la liste des nommées pour le prix Leica Oskar Barnack. Maude est titulaire d’un certificat en histoire de l’art et d’une maîtrise en arts visuels et médiatiques de l’Université du Québec à Montréal. L’artiste est également récipiendaire de la Bourse Bronfman 2023, de la bourse Y. L. Bombardier 2021, et de plusieurs bourses des Conseils des arts du Québec et du Canada.